« Le climat qui semble régner entre les chefs d’État et de Gouvernement et le manque de solidarité européenne font courir un danger mortel à l’Union européenne ». C’est par ces mots que Jacques Delors, ancien Président de la Commission Européenne et figure morale et tutélaire de la construction européenne a récemment mis en garde les dirigeants européens face à l’absence d’humanisme dont ces derniers font preuve face à la crise sanitaire terrassant un peu plus l’Europe chaque jour.
Dans le débat public, l’un des principaux arguments des partisans d’une intégration européenne approfondie est la nécessité, pour les Européens, d’être en capacité de défendre leurs intérêts communs en constituant un bloc fort et uni dans la mondialisation face à leurs adversaires que seraient notamment la Russie et la Chine. Néanmoins, l’arrivée de la pandémie de Covid-19 n’a pourtant pas tardé à remettre en cause la validité de l’argument.
En effet, les appels à l’aide de l’Italie, pays européen le plus durement touché, n’ont pas été entendus. Pour preuve, l’Allemagne, la République Tchèque et même la France ont, en mars, confisqué, retenu ou interdit l’exportation des masques et du matériel médical destinés à l’Italie et à l’Espagne. Bilan, le chacun pour soi l’a emporté sur la solidarité que se doivent mutuellement les membres de l’Union européenne.
Les prémices du coronavirus en Europe démontreront très rapidement un cafouillage et une absence de solidarité. L’Italie est sans doute l’exemple le plus criant de ce ratage. Quand elle demanda de l’aide à la France et à l’Allemagne, ces pays n’ont pas pu répondre positivement. Ceci pourrait notamment trouver son explication par le phénomène de panique face à l’inconnu, les gouvernements n’ayant pas osé prendre l’initiative de donner des moyens à l’Italie, ce qu’on aurait peut-être pu leur reprocher ensuite si le matériel était venu à manquer dans leurs pays respectifs. À défaut de pouvoir compter sur la solidarité européenne, l’Italie a donc accepté dans un premier temps l’aide de la Russie, de la Chine et de Cuba. Nous constaterons la même situation en Serbie puisque le Président de ce pays voisin de l’Union européenne, Aleksandar Vucic, a déploré lors d’une allocution solennelle le manque de moyens et les réticences européennes à venir en aide à son pays. Ce dernier allant même jusqu’à assimiler la solidarité européenne à un « conte de fée ». Au-delà d’un manque criant de solidarité et d’humanisme, cette situation peut, politiquement, être désastreuse. En effet, l’Europe ne peut pas se désintéresser de ce qu’il se passe dans les pays voisins immédiats et laisser des acteurs tiers déployer leur influence comme la Chine, la Russie ou encore la Turquie.
Au-delà de l’aspect purement politique, il est donc nécessaire de garder une solidarité, une cohésion, car après la crise sanitaire, s’en suivra très probablement une grave crise économique et sociale. Et, pour l’aborder, il faudra rapidement revenir aux fondamentaux de l’Union européenne et mettre de côté les divisions et les rancœurs pour en sortir renforcés.
Concernant la gestion du coronavirus sur le territoire Français, l’été 2017 semble bien loin. En effet, tout fraîchement élu président de la République, Emmanuel Macron faisait la promesse aux élus locaux durant la conférence des territoires qu’il n’y aurait « pas de grand soir institutionnel » pendant le quinquennat à venir. Néanmoins, la crise sanitaire qui secoue actuellement l’Europe toute entière peut-elle faire bouger cette ligne ? Plus que jamais, les représentants des trois familles de collectivités locales, en l’espèce les communes, départements, et régions donnent de la voix pour revoir les règles et gagner plus de souplesse.
En effet, la gestion de l’épidémie par les collectivités territoriales, au plus près du terrain sur de multiples fronts, justifierait leurs revendications. Les solutions se trouvent à l’échelle locale. Pour preuve, et à l’instar de la métropole bordelaise, l’exemple le plus concret pour nous reste la commande par la communauté d’agglomération du Libournais (CALI) de près de 100 000 masques à l’usine Plume située à Abzac. L’objectif étant ici qu’un maximum d’habitants ait à leur disposition un masque à la sortie progressive du confinement, annoncée le 11 mai prochain. Toutes ces initiatives locales font qu’aujourd’hui, l’État centralisé découvre qu’il n’a pas la souplesse qu’ont des pays comme l’Allemagne, où la prise de décision se fait à un niveau plus proche du terrain. Et les chiffres semblent parler pour eux.
Alors que la France et l’Allemagne ont prévu de sortir tous deux du confinement au mois de mai, la comparaison entre Paris et Berlin est frappante: au 21 avril, le coronavirus a fait 20 796 victimes en France contre 4862 en Allemagne. 40 000 lits de réanimation existent en Allemagne, contre seulement 14.000 en France au plus fort de la mobilisation. Enfin, 350 000 tests sont pratiqués chaque semaine en Allemagne, contre 150 000 aujourd’hui en France. Deux raisons structurelles peuvent expliquer cette réussite, l’organisation décentralisée et le caractère industriel du système de santé Allemand.
Tout d’abord, au contraire du système jacobin à la française, ce sont les agences locales de santé publique qui sont en première ligne dans l’organisation de la lutte contre l’épidémie. À l’échelon supérieur se trouvent les ministères régionaux de la Santé, qui se coordonnent d’un Land (région) à l’autre. Enfin, le ministre fédéral de la Santé n’intervient que très peu, seulement sur les problématiques d’approvisionnement, de matériels et de statistiques. Néanmoins, cette décentralisation a aussi montré ses limites quant aux mesures à prendre pour restreindre la liberté de mouvement de la population. Nous avons notamment pu le remarquer pour décider de fermer crèches et écoles avec des mesures prises séparément par les différentes régions. Cela s’est également reproduit avec la fermeture de magasins et autres restaurants mais aussi pour les déplacements de la population. La Bavière a pris les devants avec des mesures strictes, avant qu’une conférence des différentes régions aboutisse à des lignes directrices communes, sans doute plus rassurantes pour la population que la juxtaposition de règles variables.
En France, s’agissant de la stratégie du déconfinement, il apparaît nécessaire que cette dernière soit confiée aux collectivités qui se chargeront de prendre le relais afin de la mettre en œuvre en temps et en heure. C’est en bonne connaissance des territoires et de la situation sanitaire de leurs collectivités qu’elles ont la capacité d’amorcer un redémarrage progressif de l’activité sociale et économique. Il faut donc ici assumer que les régions auront peut-être des approches différentes sur le déconfinement, sur la reprise du calendrier scolaire, les visites en maison de repos ou encore le tourisme. Bien évidemment, il faudra fixer un cadre, coopérer, assurer la solidarité entre les entités et éviter que les mesures des uns nuisent aux autres. Mais refuser toute différence d’approche entre les régions, c’est réfuter l’idée même de la décentralisation et des opportunités qu’elle nous offre dans la gestion de cette crise.
En conclusion, l’Europe a chancelé, l’Europe est peut-être passée à côté de l’Histoire, mais l’Europe tient. Et elle tiendra si les États se mettent à l’école de leurs peuples. De la plus humble des communes aux plus prestigieuses capitales, la solidarité et le don de soi inspirent l’action de millions de citoyens européens. Que nous parlions du personnel de santé, des gendarmes ou encore des élus locaux pour ne citer qu’eux, ils font preuve d’un courage et d’une détermination sans précédent pour surmonter cette crise sanitaire inédite. La solidarité doit être l’encre avec laquelle nous écrivons cette page d’Histoire et ensemble, nous vaincrons.

 

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